Quand lire rime avec queer
Existe-t-il une littérature LGBTQIA+ ? Comment encourager la parole sans stigmatiser ? Lettre d’une alliée pour mettre en lumière la littérature queer. 🏳️🌈
Merci d’avoir pris le temps d’ouvrir cette 81ème édition de Aux livres, etc. 📚
Ici, on se penche sur l’acte de lire, sur ce que cela représente d’être lectrice, lecteur, à l’ère de Netflix, TikTok et Youtube. Toutes les deux semaines une thématique liée à la littérature et à la lecture dans ta boîte mail, pour te donner envie de (re)lire.
Cette newsletter a été créée en janvier 2023 et n’a aucun lien avec l’émission de radio qui a depuis emprunté ce nom.
Cette lettre est gratuite (et le restera) mais vous avez la possibilité de soutenir mon travail, par un don ponctuel ou mensuel, à partir de quelques euros par mois. Je remercie toutes celles et ceux qui m’encouragent par ce biais. 🙏
Pour honorer le mois des fiertés depuis ma position d’alliée.
« être queer, ce n’est pas une question de sexualité (même si cela peut en être une dimension), mais plutôt une question d’identité, celle d’un individu en désaccord avec son environnement, qui doit inventer, créer et trouver un endroit où il peut s’exprimer, s’épanouir et vivre. »
bell hooks
Un point sur la place d’où je parle s’impose ici.
J’ai lu, écouté, échangé sur ce sujet depuis ma position de femme cisgenre hétérosexuelle qui n’a jamais été discriminée pour son orientation. Mes réflexions m’amènent à formuler un aperçu des enjeux de la littérature LGBTQIA+ (que je qualifierai également de queer au fil de cette lettre1) en m’appuyant avant tout sur le discours et les écrits des concerné·es.
Je cherche ici à rendre visibles ces vécus et les luttes qui en découlent, et non à prendre la parole en leur nom ; je vous encourage donc surtout à lire mes sources et les auteur·ices queer pour découvrir leur travail. Ce n’est qu’une introduction à ce vaste sujet.
Je laisse d’ailleurs le soin à chacun·e d’enrichir cette édition en commentaire et je préviens au passage ceux qui seraient tentés de propager leur haine par ici, ça n’aura pas sa place sur cet espace.
Dans une période où ces voix sont silenciées aux États-Unis (et pourraient l’être ailleurs…), jouons le rôle de mégaphones pour la diversité et l’inclusion.
Et soyons-en fier·es !
Existe-t-il une littérature queer ?
C’est ce qu’interroge Lola Helmot en introduction de son brillant mémoire (source détaillée ci-dessous).
Si l’on peut voir des étals LGBTQIA+ éclore en librairie, il n’existe pas de classification institutionnelle pour regrouper des œuvres sous ce chapeau. Après tout, cela pourrait sembler étrange et stigmatisant de répertorier les auteur·ices selon leur orientation. Les livres que l’on épingle sous cette catégorie appartiennent à la littérature générale (ou s’inscrivent dans leur genre s’il s’agit de polar, romance ou autre).
Pourquoi alors en faire une catégorie à part ?
Que ce soit des romans ou essais, des œuvres classiques ou contemporaines, les regrouper sous l’égide de leur aspect queer permet de faire émerger et mettre en lumière ces récits et voix marginalisées.
Cette littérature nous aide à penser l’amour, le genre, la sexualité et la diversité autrement, sous toutes leurs formes.
Elle offre aussi la possibilité à des personnes stigmatisées de reconnaitre leur expérience, d’éprouver d’autres voies, de s’affirmer et de trouver leur communauté.
Ces textes sont à la fois des outils de revendication, de représentation, de libération et d’affirmation. Distinguer, regrouper, mettre en avant ces ouvrages en tant que corpus permet de faire naitre une pensée.
Cette catégorie rend évident et visible ce qu’on invisibilise : ces récits, ces auteur·ices et leurs vécus.

Il s’agirait toutefois de ne pas les réduire à cette identité.
Un auteur, une autrice queer n’a pas systématiquement et nécessairement l’obligation de rendre compte de son vécu, ne s’exprimer que par ce prisme. Il a entièrement le droit à une parole variée, légère, non militante. Assigner les auteur·ices queers à ne parler que depuis leur position, à ne créer que sur ces sujets serait stigmatisant et réducteur (comme cela tend à l’être avec toutes les personnes issues de minorités).
La littérature queer concerne-t-elle tout le monde ?
S’il apparait évident que la catégorie puisse exister pour orienter les lecteur·ices en recherche de ce thème, cela ne s’arrête pas là. L’enjeu de banalisation ne doit pas être oublié, en incluant davantage les personnes LGBTQIA+ dans les œuvres littéraires et dans nos récits collectifs, simplement, naturellement.
La littérature française manque encore de représentations et de variété, malgré de nombreux succès (d’attention et de librairie) ces dernières années (Fatima Daas, Edouard Louis, Alice Coffin…). Ces exemples récents nous pousseraient presque à croire que l’on y est, que les récits LGBTQIA+ seraient désormais légitimes et ordinaires. Guillaume Perilhou se demandait à juste titre dans Tetu si la littérature queer n’était pas devenue mainstream.
Serait-ce dangereux qu’elle le soit ?
Oui, si elle encourt un risque de récupération, qu’elle fait office de faire-valoir. Le succès de quelques un·es n’est pas signe d’une inclusion et d’une reconnaissance de la banalité ; c’est l’arbre qui cache la forêt.
Oui, si cette littérature reste encadrée par un système éditorial avant tout hétéronormatif et ne dispose pas de ses propres moyens pour se développer.
Oui, si les membres de ces communautés se retrouvent dépossédés de leur parole, de leur légitimité ; si un bandeau queer est un nouvel argument marketing. (Comme ce fut le cas pour le titre de cette réédition de Madame de Murat qui ne correspond bien sûr en rien à l’époque de l’œuvre.)
Une tension me parait évidente entre faire entendre, faire voir et faire valoir ; entre écouter et stigmatiser.
Il n’existe, à mon avis, pas encore de place assez reconnue pour ces écrits. On pourra citer, pour la France, Proust, Genet, Cocteau, peut-être même Violette Leduc, Sappho et Despentes mais nous restons proches de l’effet « porte drapeau ».
« La parole a été donnée, on vous a écouté, retour aux programmes habituels. » 😒
Nous sommes en chemin vers une reconnaissance plus pérenne de ces voix (chez les éditeurs comme en librairie) mais sur un chemin précaire. Ces récits et leur trajectoire méritent notre attention à tous et toutes.
Lire suffit-il pour être un·e solide allié·e ?
Il s’agirait d’éviter l’écueil du « performatif » sur le sujet et se proclamer au fait des vécus des personnes queer en ayant lu un ou deux livres estampillés LGBTQIA+. Leur parole, ces ouvrages sont à voir comme des points de départ, des portes ouvertes qui donnent un aperçu de cette altérité mais ne permettent pas de s’en emparer. Ce serait dangereux de penser cela, là où ces textes invitent les alliés et personnes hors de ces communautés à questionner leur position et non à adopter un soutien de façade, réducteur.
Tout comme on ne devient pas féministe en lisant Simone de Beauvoir… mais ça peut aider.
Pour s’appuyer sur cette littérature en allié·e, veillons à lire, à nous informer, de manière variée, pour affûter notre connaissance de ces vécus, développer notre empathie et interroger nos propres biais et préjugés.
Que les concerné·es parlent (s’ils le souhaitent), que les autres écoutent et soient réceptifs, et que vive longtemps la littérature queer ! 🏳️🌈
J’espère avoir pu jouer le rôle de mégaphone que je mentionnais en introduction pour mettre en lumière cette littérature et pourquoi pas faire jaillir une étincelle chez vous aussi, pour vous arrêter devant les étagères LGBTQIA+ dans les librairies qui en sont dotées.
Une source précieuse de cette lettre a été ce mémoire passionnant, à lire absolument si la question vous intéresse : Lola Helmot. La littérature queer : sa diffusion et sa vente dans les librairies généralistes parisiennes. Sciences de l’information et de la communication. 2023. ⟨dumas— 04324592⟩
Pour celles et ceux qui s’interrogeraient aussi sur les manières d’être globalement un·e meilleur·e allié·e, l’association Le Refuge développe par ici, ou jetez un oeil à cette parution récente (pas encore lue) : Le Petit Guide des allié·es - Soutenir et défendre la communauté LGBTQIA+ au quotidien, de Marie Furlan.
Par où commencer pour découvrir la littérature LGBTQIA+ ?
🎧 Écoutez les recommandations de François-Xavier Robert, dans ce riche épisode de son podcast Le Jardin ; il revient sur les auteur·ices LGBTQIA+ qui ont marqué son parcours de lecteur et qui sont pour lui des classiques.
📚 Jetez aussi un œil du côté des recommandations des Mots à la bouche, librairie LGBTQIA+ à Paris depuis 1980 (et allez les soutenir si vous le pouvez, ils en ont besoin 👇) ou de Violette and Co (à Paris aussi mais élargissez le répertoire en commentaire avec grand plaisir !).
👩❤️👩 Pour explorer davantage le pan lesbien de cette littérature, repérée en nouveauté (et une rencontre à venir) à la Librairie des femmes : Les dessous lesbiens de la littérature, de Lea Lootgieter, illustré par Julie Feydel.
Voilà pour aujourd’hui.
Qu’elles soient queer ou non, je vous souhaite de belles lectures et vous donne rendez-vous dans deux semaines pour un nouveau thème littéraire.
Les deux prochaines newsletters, à l’approche des vacances d’été, porteront principalement sur des recommandations de livres à mettre dans vos bagages (ou à lire dans les bus et métros enfin déserts).
Julia
Pour soutenir la newsletter, tu peux participer à son financement par un don ponctuel ou régulier. Merci à tous et toutes pour vos soutiens ! 🙏
Si tu n’es pas inscrit·e à la newsletter, c’est le moment de le faire.
Un partage m’est aussi précieux, passe l’info à tes proches qui aiment lire ou souhaiteraient s’y remettre.
Si tu souhaites rejoindre le cercle de lecture de la newsletter, tu trouveras plus d’infos par ici.
Simplification à une lettre qui ne vise pas à faire de raccourcis ni à invisibiliser les autres mais qui correspond à la dénomination générale de ce courant artistique.








Pleins de belles références à garder en notes pour être une meilleure alliée... exactement ce dont j'avais besoin! C'est ce que j'adore le plus de la fiction ; sa capacité à nous rendre plus emphatique. Et même si ce n'est parfois pas suffisant, cela constitue souvent les bases pour commencer à s'informer. De mon côté, j'ai beaucoup aimé la lecture de La mauvaise habitude.
Merci pour cette belle infolettre, comme toujours.💜
Psssttt... j'ai déjà hâte aux prochaines infolettres, je crois qu'il va aussi y avoir de belles découvertes!
Super article, c'est important les allié·es comme toi <3
Sur les conseils lecture, j'ajoute La traversée de nos rêves d'Andreea Badea. Le personnage principal est bisexuel, c'est un non-sujet, et j'ai adoré !